… ou pourquoi le mieux est l’ennemi du bien

Noisette a quatre mois. Et souvent on me demande ce que je fais comme activités avec elle. Cela m’amuse de lire l’étonnement sur les visages des gens lorsque je réponds : « rien ». Je me souviens également d’une participante à l’un de mes stages, qui s’excusait presque de ne « rien » faire avec sa fille de deux ans…

Et lorsque je lis sur les groupes Facebook dédiés à la pédagogie Montessori que certaines mamans proposent des nomenclatures (au passage, je prévois une petite vidéo pour vous aider à distinguer les images classifiées, les mises en paire et les nomenclatures, parce que ce n’est pas pareil !) à des enfants de 1 an, parce qu’ils « s’intéressent aux fruits »… je me dis qu’il était temps que j’écrive cet article.

Jusqu’à l’âge de 8 ans environ, l’enfant apprend par la manipulation d’objets concrets, par la mise en mouvement et par l’engagement de tous ses sens. Maria Montessori nous apprend d’ailleurs que « la main est l’outil de l’intelligence ». Lorsque bébé porte tout ce qu’il trouve à sa bouche, lorsqu’il touche à tout, déménage chaises et tabourets, lorsqu’il met les mains dans la terre ou dans l’eau, grimpe sur la table ou le canapé… il apprend. Le jeune enfant a besoin d’objets, de manipulation, de répétition et surtout de temps pour se développer… il a besoin qu’on ne lui mette pas la pression, qu’on ne devance pas ses besoins, qu’on ne le stimule pas avec des exercices « abstraits » (exposition précoce à l’écrit, à la 2D plutôt qu’à l’objet…). Bébé s’intéresse aux fruits ? Parfait ! Proposons-lui une belle corbeille de fruits à dévorer, à manipuler, à sentir, à observer… et laissons les cartes pour bien plus tard ! (18 mois pour les images classifiées, 3 ans pour les mises en paire, après l’acquisition de la lecture pour les nomenclatures).

Noisette a quatre mois donc… et elle ne s’intéresse pas aux mobiles Montessori. Par contre, elle adore prendre des choses et les porter à sa bouche… surtout mes mains et celles de son papa. Les hochets l’intéressent mais quelques secondes seulement, alors que nos mains la fascinent. De même que notre bouche, qui bouge lorsque nous parlons, notre nez, qu’elle voudrait avaler, mon châle (noir et blanc), ses pieds, qu’elle découvre avec beaucoup d’étonnement, le plaid du canapé qu’elle adore mâchouiller, et tout ce qui produit de la lumière l’émerveille…

Il y a aujourd’hui beaucoup de pression sur les mères, qui doivent faire en sorte d’avoir des enfants productifs, efficaces et sur-compétents. Cette pression a plusieurs origines, dont l’avènement d’internet, des blogs et des réseaux sociaux qui poussent à la comparaison. Mais cela vient aussi d’une croyance tenace : il faut stimuler les bébés. Cela va des tapis d’éveils bourrés de couleurs et d’objets qui font du bruit, aux mobiles musicaux en passant par tous les jouets en plastique qui font « pouët pouët »… ou encore le fait d’asseoir les bébés en les calant dans des coussins pour qu’ils apprennent à se tenir assis. La croyance qui en fait est véhiculée est que le cerveau de l’enfant se développerait mieux et plus vite s’il est stimulé. Des recherches ont été faites sur des rats et ont démontré un fait intéressant : sur les deux groupes de rats observés, ceux qui bénéficiaient de jeux dans leur cage développaient des compétences supérieures aux rats laissés dans une cage vide. Mais le plus intéressant reste à venir : le cerveau des rats qui bénéficiaient des jeux ne se développaient jamais plus que celui de leurs congénères laissés libres dans la nature. Ces recherches ont démontré le parallèle avec le petit d’homme… le plus important n’est donc pas de stimuler bébé, mais de lui offrir un environnement suffisamment riche pour qu’il évolue bien, libre de ses mouvements et de ses expérimentations. Un environnement suffisamment riche, c’est un milieu dans lequel il y a des interactions sociales, dans lequel il entend parler et quelqu’un lui parle… mais aussi et surtout un milieu qui respecte ses besoins de proximité, d’amour et d’attention.

Cela ne veut pas dire que l’on ne doit plus rien faire avec bébé ! Mais attention à la proposition (du concret, rien que du concret: de la manipulation pour les petites mains, hochets, balles, objets divers, coussins sensoriels etc)… et à la surdose ! Pour les mobiles Montessori, par exemple, je vous invite à faire un petit tour ici… et que ce soit pour n’importe quelle activité, la règle d’or c’est l’OBSERVATION. Lorsque je fais jouer mes mains devant les yeux de Noisette, je continue jusqu’à ce qu’elle détourne le regard. Si bébé nous manifeste clairement son envie d’arrêter la stimulation, alors arrêtons-là. Sinon, nous risquons de sur-stimuler son cerveau… ce qui provoque du stress, et donc de l’inconfort… et ce n’est pas le but !