Dans ce carnaval d’articles sur la pédagogie du Jeu (voir le programme ici), il nous semblait essentiel de vous proposer une réflexion autour de la question: doit-on jouer avec nos enfants? En effet, j’entends souvent la phrase: « je n’aime pas jouer » ou « je ne sais pas comment faire pour jouer avec mes enfants, ça me met mal à l’aise, cela m’ennuie »… D’où la question: doit-on se forcer, et jouer avec ses enfants, même si nous n’aimons pas cela?

Cette première question en amène une autre, dans la réflexion autour d’une pédagogie du jeu: quelle est la place de l’adulte dans le jeu de l’enfant?

 

L’adulte, facilitateur de jeu

La première mission de l’adulte est de faciliter le jeu de l’enfant. Faciliter, cela veut dire mettre en place un espace, une organisation et du temps, pour que l’enfant puisse jouer librement. Et oui, avec notre vie moderne, le jeu s’organise:

  • Un espace sécurisé dans lequel l’enfant est libre de faire ses expériences. Bien sûr, la sécurité prime toujours lorsque l’on organise un espace ou un temps de jeu. Des règles sont donc à établir avec l’enfant si besoin, et à rappeler à chaque fois que cela est nécessaire. Nos peurs (que l’enfant tombe, par exemple) nous appartiennent, et il est important de différencier risque et danger. Nous aurons l’occasion d’en reparler plus précisément dans l’article sur les jeux moteurs et d’extérieur. Nos peurs personnelles ne devraient donc pas régir et empêcher les explorations de l’enfant. Un travail de lâcher prise est parfois à faire de la part du parent ou du professionnel pour ne pas intervenir trop au milieu du jeu.

Voici un exemple qui a soulevé il y a deux jours beaucoup de discussions sur les réseaux sociaux. C’est un dessin de Bougribouillons qui aborde le jeu tant adoré des enfants: remonter le toboggan dans le « mauvais sens ».
Il n’y a pas ici de « mauvaise » posture. Cette maman qui laisse explorer son enfant n’est pas « inconsciente », de même que les deux autres mamans ne sont pas « rigides ». La situation ici est relative. Bien évidemment, en fonction de la situation, du nombre d’enfants présents, de l’âge des enfants… des règles seront à mettre en avant. L’idéal étant de laisser les enfants établir spontanément leurs propres règles. Mais si cela n’est pas possible, rien ne nous empêche de dire, par exemple: « Tu peux monter le toboggan par la pente, mais si un enfant arrive en face, c’est celui qui descend qui est prioritaire ». Ainsi, notre posture consisterait donc plus à observer: que la règle est mise en place, qu’il n’y a pas de « danger »…

  • Trop de jouets tue le jeu… L’adulte a aussi pour mission de mettre en place un lieu pas trop chargé, dans lequel on peut facilement s’allonger au sol, sans être envahi par une montagne de jouets. Peut-être que vous l’aurez remarqué: leur chambre est envahie de jeux, pourtant, ils ne jouent pas… Et oui, c’est logique. Je vous propose d’approfondir cette question avec cette petite vidéo:

 

Quoi faire alors? Faire du tri et offrir aux enfants démunis ce qui n’intéresse plus vos enfants, faire des lots et varier les jeux régulièrement, demander des « moments de qualité » en cadeau plutôt que des jouets (une sortie à la piscine, une séance de cinéma, une entrée au musée…), faire des listes dans lesquelles les grands-parents et proches piocheront pour faire des cadeaux, privilégier les « gros » cadeaux avec une cagnotte (par exemple, un petit appareil photos numérique).

  • Pas « trop » d’activités (extra-scolaires ou autres) pour que l’enfant ait le temps d’investir cet espace sans contrainte de temps, et ceci régulièrement (idéalement plusieurs fois par semaine). Je me permets de faire un constat: la plupart du temps, les enfants n’ont plus assez de temps pour jouer. Entre l’école et les activités scolaires, il a un programme de ministre. Je n’aime pas les phrases commençant par « quand j’étais jeune ». Je pense que chaque époque a ses avantages, que les temps changent et évoluent, et qu’il faut vivre avec son temps. Ceci étant dit, il est vrai que nos enfants ne jouent plus comme nous avons joué. Il y a les peurs, les contraintes… effectivement, les temps ont changé. Pourtant, il est vital pour chaque enfant de retrouver du jeu libre, sans se faire gronder parce qu’il se sera sali, sans se faire dire qu’il doit faire quelque chose de « plus sérieux »…  Il y a donc un vrai enjeu à fixer du temps chaque jour pour qu’il ait du temps libre. C’est aussi important que le cours de violon ou la séance de foot. Attention, les activités extra-scolaires ne sont pas « mauvaises » en soi, c’est juste un équilibre à trouver entre activités et jeu libre.
  • Proposer du matériel varié, avec un fort pouvoir créatif (voir nos articles sur l’approche Reggio). Nous vous donnerons quelques idées de jeu dans nos articles « Focus ».

 

L’adulte, partenaire de jeu

L’adulte peut donc être un partenaire de jeu. Si vous le souhaitez, et si l’enfant vous y invite, vous pouvez prendre place dans le jeu de l’enfant. Parfois, il voudra vous faire entrer dans son jeu: il vous préparera de délicieux gâteaux de sable, que vous ferez semblant de déguster avec délice. Parfois, votre posture sera plus en bordure du jeu (comme lorsque l’on surveille un jeu moteur, par exemple). Voici une petite vidéo, qui répond à la question: quelle est la place de l’adulte dans le jeu de l’enfant?

 

Bien évidemment, votre rôle et votre place dans le jeu de l’enfant dépendra de son âge, et évoluera en fonction de ce critère. A 2, 5 ou 10 ans, l’enfant nous vous invitera pas de la même façon dans son jeu.

 

Tout cela, pour revenir enfin à la question de départ.

Est-on obligé de jouer avec les enfants?

Derrière cette question, il peut y avoir plusieurs choses: nous sommes fatigués, nous n’aimons pas ce jeu en particulier, nous n’aimons pas jouer en général, nous sommes mal à l’aise, nous ne savons pas quoi faire ni comment jouer, nous n’avons pas le temps. Peut-être aussi que nous n’avons pas joué avec nos parents et n’avons pas appris. Ou alors que nous adorions jouer lorsque nous étions enfants, mais que nos parents ou notre entourage disaient: fais donc quelque chose de plus sérieux, n’as-tu rien de plus utile à faire? Et nous connotons donc le jeu avec quelque chose de « pas sérieux » (et pourtant, il l’est!).

Jouer avec un enfant est essentiel. Cela va lui permettre de vivre des moments de qualité avec nous. Entre notre travail, les tâches ménagères et tout ce que nous devons accomplir chaque jour, le temps nous est parfois compté sur 24h. Avoir des moments de qualité est donc essentiel, et le jeu est un excellent médium pour cela.
Lorsque nous faisons une pause pour jouer avec notre enfant, nous lui faisons comprendre qu’il est important pour nous, qu’il compte à nos yeux et que nous le reconnaissons dans ses intérêts.
Si, à chaque fois que l’enfant nous demande de jouer avec lui, nous lui répondons que nous n’avons pas le temps, pas envie, pas l’énergie… l’enfant va pouvoir en déduire que ce qui l’intéresse n’est pas intéressant, et que donc il n’est pas intéressant non plus. Nous sommes bien d’accord que c’est la fréquence et la répétition de ces refus qui amène cette confusion. Bien évidemment, nous avons tous des jouets sans, et là n’est pas le souci. Ce qui est important, c’est donc que la plupart du temps nous acceptions la demande de jeu de l’enfant.

Mais je n’aime pas jouer à la poupée!
Bien évidemment, il ne s’agit pas de se forcer. L’enfant le sentirait, le plaisir du jeu en serait altéré.
En fait, je vous propose de voir les choses autrement, de changer de regard sur le jeu et la situation. Plutôt que de se dire: je n’aime pas jouer à la poupée, et rester bloqué sur ça… se dire: je ne joue pas à la poupée, je joue avec mon enfant. En réalité, il n’y a pas besoin de s’intéresser au jeu de l’enfant: je vous invite à vous intéresser à votre enfant, dans son jeu. C’est complètement différent.

Ok, mais je ne SAIS pas jouer, je ne sais pas comment faire!
Parfois, nous pouvons aussi avoir peur de ne pas savoir faire, de se faire juger par notre enfant. Nous pensons parfois qu’il faut des compétences pour jouer avec les enfants… Rassurez-vous, votre enfant vous apprendra à jouer. Laissez-le vous montrer, demandez-lui comment faire (A ton avis, je pourrais faire quoi maintenant? Je pourrais dire quoi?). Il ne vous jugera pas, il vous aidera à rentrer dans son jeu. Laissez-vous guider.

Souvent, ce qui est important aussi pour l’enfant, ce n’est pas forcément de jouer avec vous, mais de jouer sous votre regard. Jouer à côté, à proximité, avec un adulte attentif (ou pas). Ils le verbalisent, d’ailleurs: regarde-moi. Ranger le smartphone, différer notre tâche, accepter la demande… sont alors des choses importantes… sans forcément entrer dans le jeu de l’enfant.

Vous l’aurez compris, s’il est important de jouer avec son enfant, il est aussi important de le faire de bon coeur. Il y a des fois où vous n’aurez pas la possibilité de le faire… le plus important est de verbaliser, et de faire en sorte qu’il y ait d’autres opportunités entre vous et vos enfants.