J’ai toujours été attirée par l’art. Peindre, modeler… et puis l’histoire de l’art, aller voir des expos… C’est donc naturellement qu’en parallèle de mon exploration de la pédagogie Montessori, j’ai cherché comment faire de la place, une grande et belle place, à la créativité dans mes ambiances.

En 2011, j’ai découvert le jeu de peindre et me suis formée pendant 11 jours auprès d’Arno Stern. C’est là que j’ai également rencontré son fils, André. C’était l’année de la publication de son magnifique livre témoignage : « Et je ne suis jamais allé à l’école »… De l’instant où je l’ai vu, j’ai compris… le lien avec le travail de son père, et les conséquences que cela peut avoir sur un individu. La passion pour le jeu de peindre, qui est comme la pédagogie Montessori bien plus qu’une méthode, n’a fait que grandir. De retour chez moi, j’ai installé un jeu de peindre dans la structure où je travaillais, avec l’éducatrice qui avait fait la formation avec moi. Aujourd’hui, étant dans notre projet d’école alternative et bienveillante, le jeu de peindre fait naturellement partie de ma réflexion, et il aura toute sa place au sein de notre futur établissement.

C’est une expérience unique, trop peu connue à mon goût mais qui trouve sa place dans plusieurs écoles Montessori actuellement, notamment en France. C’est pour cela que je vous en parle aujourd’hui et que, pour commencer, je vais vous dresser un petit portrait en trois points clés. A la fin de l’article, vous retrouverez des liens vers deux des livres d’Arno Stern, ainsi qu’une série de 12 vidéos très intéressantes et très complètes.

C’est un lieu clos

Arno a d’ailleurs appelé son atelier le « Closlieu ». Pratiquement, c’est bel et bien un endroit sans fenêtres. Des enfants, adolescents et adultes de tout âge se retrouvent donc dans une pièce borgne mais très colorée, les murs étant recouverts de peinture. Cette peinture est le fruit des « débordements » qui s’opèrent lorsque les participants peignent, et vont « au-delà » de la feuille (concept très important dont je parle dans le point 2).

(Crédit photo: atelier de Salzbourg)

Le but de ce lieu clos c’est de permettre aux participants de se libérer de la stimulation de l’extérieur, se concentrer sur ce qu’il ont BESOIN de peindre, et non sur ce qu’il plairait/conviendrait de peindre. Cela leur permet de peindre quelque chose de leur monde intérieur, pour quitter l’expression apprise.

« Imaginez ce lieu soustrait aux pressions de la vie quotidienne ! Imaginez la réunion, en ce lieu, d’une douzaine de personnes qui ont désappris la compétition parce que ce qui s’affirme ici, ce sont leurs différences – différence d’âges, de personnalités, d’origines. Imaginez enfin une activité qui a les vertus du jeu et le sérieux d’une tâche sur laquelle se concentrent toutes les facultés de l’être ! »

Arno Stern

Voici ici une petite comparaison entre, à gauche un dessin « appris » (tous les codes sont là: le soleil en haut, la maison avec sa cheminée de travers, la fleur…) et à droite, une peinture dont la trace a été libérée et qui manifeste ce qu’Arno Stern a appelé la « formulation » (crédit photo: atelier de Nantes).

Un jeu, pas un cours de peinture

« Du jeu dans le Closlieu ne résultent pas des œuvres regardées par d’autres et faites pour véhiculer un message, mais une trace sur la feuille dont l’émergence, à elle seule, apporte un entier plaisir à celui qui la laisse se produire. »

Arno Stern

–          Le but du jeu de peindre n’est pas de transmettre une technique artistique : apprendre à utiliser le fusain, dessiner un oiseau, maîtriser la peinture à l’huile…. Tout cela relève du cours de peinture ou de dessin. Ici, dans ce lieu clos et protégé, l’objectif est de libérer le geste créatif, la trace et la personne qui peint. Aucun impulse n’est jamais donné, en tant que participant, nous sommes libres de peindre tout ce que nous voulons, sans jamais qu’aucun commentaire ne soit fait sur notre peinture.

–          La peinture n’est jamais jugée : pour que la trace se libère, il faut qu’elle soit préservée du commentaire, du regard extérieur qui, automatiquement, jugera (l’Homme est ainsi fait). Nous n’interprétons pas non plus (il a utilisé du noir sur sa feuille, ça veut dire quoi ?).

–          Les peintures restent toujours à l’atelier : dans un jeu de peindre, c’est pour cette raison que les peintures ne sortent jamais de l’atelier. Vous ne pouvez pas les ramener chez vous, les montrer à quelqu’un, ni même les photographier pour en garder un souvenir. Cela peu être très frustrant pour certains parents, qui aiment regarder les peintures de leurs enfants. Cela peut même vous paraître frustrant pour vous-même, rien qu’à vous imaginer ne pas pouvoir ramener votre peinture… Je pensais cela aussi. Et puis, j’ai pratiqué avec Arno et il s’est passé quelque chose d’incroyable. Après la première séance, j’avais l’impression que jamais je pourrai difficilement laisser ma peinture. A la deuxième séance, il me semblait que cela serait impossible. Lors de la troisième séance, j’ai senti ce lien très fort à ma peinture se rompre très nettement à partir du moment où j’ai eu la sensation que ce que j’avais à exprimer sur le moment était « sorti de moi ». De cet instant précis, je n’ai plus eu d’attache avec ma peinture, et j’ai pu la laisser à l’atelier sans aucun pincement au cœur.

–          Au-delà de la feuille : ce qui est très libérateur également, c’est que le participant peut ajouter des feuilles et agrandir son expérience à l’infini. C’est libérateur parce que symboliquement, nous ne sommes pas limités et conditionnés au format de la feuille. C’est ainsi qu’il peut se produire des fresques de plusieurs mètres de long et de haut.

–          Le rôle de l’animateur : la personne qui anime l’atelier, en réalité, n’anime pas, elle sert : pourvoir les godets en peinture, donner un godet propre pour les mélanges, ajouter une feuille… Arno Stern a appelé cette personne le « servant », au sens de celui qui sert. Ce n’est absolument pas péjoratif, bien au contraire. Pour que l’expérience se passe bien, il faut que la mécanique soit bien huilée, que l’organisation soit fluide et qu’il ne manque de rien… mais le servant n’a absolument pas de rôle sur l’expérience individuelle même.

(crédit photo: Atelier Saint-Géry / Chastres)

(crédit photo: Atelier poterie 67)

Une pratique individuelle ET une danse collective

Nous sommes donc dans un espace clos mais coloré, dans lequel une douzaine de personnes peignent en silence. Pourtant il y règne beaucoup de joie.

Chacun peint en fonction de nécessités intérieures personnelles, tout en prenant l’autre en compte dans un mouvement collectif de la table palette à sa feuille. Le jeu de peindre se pratique debout, pour libérer le corps totalement de ses entraves et l’expression créatrice (en sortant de l’aspect « scolaire » de la position assise à une table). Nous sommes assez serrés, dans le jeu de peindre, les feuilles des uns sont quasiment collées aux feuilles des autres. Cette promiscuité n’est pas gênante, elle favorise au contraire cette danse collective, qui étrangement ne gêne absolument pas pour plonger dans une concentration très intense et reposante. En plus de l’expérience personnelle que nous vivons dans le jeu de peindre, cette expérience sociale construit (ou répare) quelque chose de très fort : l’individu se réalise AVEC les autres, non pas contre eux. Cela permet donc de se déconditionner progressivement de la comparaison et permet un processus d’autonomisation très fort.

(crédit photo: Atelier Les P’tits bouts)

(crédit photo: Atelier Wels)

J’ai adoré cette expérience, et le jeu de peindre fait partie intégrante de notre projet d’école. Je partage avec vous un dernier point que j’ai particulièrement apprécié dans cette dynamique sociale que représente le jeu: le mélange des âges. Les participants sont accueillis à partir de 3 ans, et il n’y a pas de limite. Ce qui fait, pour moi, du jeu de peindre non seulement une expérience sociale, mais aussi et surtout une expérience de vie.

Si vous souhaitez en savoir plus, je vous laisse plusieurs ressources.

« L’’art de peindre appartient aux artistes. Le Jeu de Peindre appartient à tous les autres. Par le Jeu de Peindre, tout être humain est capable d’exprimer ce qui ne pourrait être manifesté par aucun autre moyen. Mais pour que la trace ait cette vertu, elle doit se produire dans des circonstances appropriées. » (Présentation de l’éditeur)
Ce livre présente toutes ces conditions particulières et appropriées pour laisser émerger la trace.

« Dans ce livre, le quatorzième de l’auteur, Arno Stern parle avec un enfant du jeu de peindre dans le Closlieu mais, à travers ses propos, il s’adresse aussi aux parents, aux éducateurs et aux enseignants. Il décrit la naissance de la Formulation chez le petit enfant et son évolution, à travers tous les stades de la vie – car elle n’est pas limitée à la période de l’enfance. Peter Lindbergh a eu le privilège d’accompagner un groupe d’enfants dans le Closlieu. Ce célèbre photographe montre, par ses images, le déroulement
d’une séance. Il révèle, dans les clichés en gros plans, la concentration de l’enfant accomplissant un acte vital. » (Présentation de l’éditeur)

Voici une série de 12 vidéos très complètes pour aller plus loin: