Pour faire écho à notre article Doit-on jouer avec nos enfants?, je vous propose aujourd’hui un « essentiel » du jeu parent-enfant… tellement « essentiel » qu’on l’oublie souvent… qu’on pense que c’est « idiot », parfois. Ou même dangereux… Je veux vous parler des jeux de chamaille, ou jeux de bagarre.

En effet, les jeux de chamaille (bataille de polochon etc) sont très importants pour les enfants, tant au niveau relationnel que physique et affectif.

 » Mais quelle idée, Victoria, de nous parler de « jeux de bagarre »… ne dit-on pas « jeux de mains, jeux de vilains »? Et puis, se bagarrer, ce n’est pas bien! « .

Différencier les jeux de bagarre et les conflits (« vraies » bagarres »)

Jouer à la bagarre, ce n’est pas se bagarrer! Dans le jeu de bagarre, il n’y a pas de volonté de faire mal à l’autre. Cela peut arriver, mais cela reste accidentel et n’a rien à voir avec le fait de frapper son copain car il nous a piqué notre ballon, dit des insultes ou manqué de respect. Dans ce cas-là, ce n’est pas du jeu. C’est du conflit, un règlement de compte… et ça finit par de la violence. La « vraie » bagarre. Se bagarrer et jouer à la bagarre, ce n’est donc pas du tout pareil! Et autant les premiers sont importants, constructeurs, fondateurs et riches pour les enfants, autant la seconde est contre-productive, voire destructive.

Comment différencier les deux? C’est vrai, ce n’est pas toujours simple, vu de l’extérieur. Voici une petite vidéo qui vous donne quelques astuces pour reconnaître les jeux de bagarre et les conflits.

 

S’il s’agit d’un « jeu de chamaille », c’est que donc il y a de la joie, du plaisir, de l’amusement… et des rires! La vidéo nous montre bien que pour différencier les jeux de chamaille des vraies bagarres, plusieurs signes sont à observer:

  • Le sourire et les rires chez les enfants. Tant qu’ils s’amusent, tout va bien!
  • L’alternance du vainqueur et du perdant. Il n’y a pas de domination de la part d’un enfant, ou bien une perte de contrôle de soi-même, même si parfois les gestes nous semblent « brusques »: personne ne perd pied.

 

Les bienfaits des jeux de bagarre

Pourquoi est-ce si important de laisser les enfants jouer à la bagarre? … Parce qu’il a de nombreux bienfaits:

  • L’enfant met son corps en mouvement, en action. Il touche et accepte d’être toucher. Il développe des compétences psychomotrices importantes, notamment la conscience de son centre de gravité et de ses limites corporelles. Il apprend à tomber, rouler, se relever, glisser, pousser… tout ça va développer sa motricité, sa confiance en lui… et le fait de prendre des risques raisonnés l’aidera à moins se mettre en danger.
  • Il apprend donc à prendre des risques, sans se mettre en danger ou mettre l’autre en danger. Il joue donc avec les autres, pas à côté des autres. Et comme il s’agit d’un jeu, et que nous ne gagnons pas à tous les coups, il apprendra aussi à perdre!
  • Les jeux de chamaille permettent aussi à l’enfant de se défouler, de libérer le trop plein d’énergie et de stress. Naturellement, un enfant cherchera ce contact. C’est un jeu tout aussi naturel que pour les chatons, qui se mordillent les oreilles, se sautent dessus, se courent après… ils s’entraînent à chasser, pour leur vie future. Ici, il n’y a pas d’enjeux de « chasse », mais les jeux de chamaille permettent à l’enfant d’apprendre à se positionner par rapport à l’autre, tout en évacuant le trop plein.

Se « confronter » physiquement fait donc partie des besoins des enfants. Comme déplacer des charges « lourdes » par exemple. Avez-vous déjà observé un jeune enfant déplacer des bouteilles d’eau, des sacs remplis d’objets, des casseroles….? Ils ressentent ce besoin de dépasser leurs limites physiques, de se confronter à leur force et leur puissance personnelle. Ce n’est pas contre l’autre, c’est pour eux. En crèche, lorsque je vois des enfants qui ont tendance à avoir la main leste, je propose aux équipes de remplir les bouteilles d’eau vides qu’elles utilisent pour faire les biberons. Je les remplis de sable, je ferme bien, et je dispose dans un panier, à disposition. C’est fascinant de voir des bébés les transportant avec enthousiasme, et faire des aller-retour. Et ce qui est encore plus fascinant, c’est l’effet que cela a sur eux: apaisant…. et ils sont moins en conflit. Réellement, les jeux de chamaille et tous les jeux permettant aux enfants de développer leur force, aident à apaiser les bagarres.

Quelques règles de sécurité

Les jeux de chamaille sont donc très importants. Pour autant, il y a quelques règles importantes pour que ce moment de jeu en reste un, et se passe dans le plaisir, pour tous. Afin de mettre en place des règles de sécurité, je vous propose de découvrir les 10 règles de Lawrence Cohen (issues du livre Qui veut jouer avec moi?).

  • Veiller à la sécurité de tout le monde: cela passe par des règles élémentaires claires (interdiction de frapper, pincer, mordre…) et la mise en place d’un signal à donner lorsque l’un des joueurs ne se sent plus bien dans le jeu, et souhaite arrêter. Ce signal peut être un nom de code simple (STOP ou Temps mort!) ou rigolo (Sardine!) à définir par les enfants eux-mêmes.
  • Saisir la moindre occasion de connexion: ici l’enjeu est de rester en contact physique régulier avec l’enfant. C’est ce qui différencie le jeu de bagarre du fait de taper dans un punching-ball. Rester en contact est essentiel. Cela peut se faire par un câlin lors d’une mini pause, un instant plus calme pour rappeler les règles, ou lors du jeu en lui-même. Gardons le contact physique.
  • Chercher la moindre occasion d’accroître confiance et sensation de pouvoir chez votre jeune adversaire: nous en revenons à ce que j’écrivais plus haut. Les enfants ont besoin d’avoir un espace de jeu où ils peuvent déployer leur force sans crainte de blesser l’autre, pour développer leur puissance personnelle et leur capacité physique. Ici, le rôle de l’adulte est important: à la fois adversaire et entraîneur, il a pour objectif d’amener l’enfant à gagner (souvent!), mais plus par la force que par la ruse et la stratégie.
  • Ne laisser passer aucune occasion de revenir par le biais du jeu sur des blessures anciennes: si votre enfant a été confronté à une difficulté qu’il n’a pas su relever, offrez-lui l’occasion de revenir dessus en incarnant sa difficulté. L’enfant a besoin de revenir sur ce qui s’est passé pour se libérer de la honte, de l’impuissance, de la culpabilité, de la frustration… Et nous représentons alors l’obstacle à surmonter. Ceci sera libérateur car il sera face à un adulte qui le mettra en confiance.
  • Résister à l’enfant autant qu’il en a besoin, ni plus ni moins: ce point là nécessite du dosage, de l’observation (fine), des tests et beaucoup de feeling. En effet, un enfant peu confiant en lui auront du mal à accepter que l’adulte lui résiste. Dans ce cas-là, n’hésitez pas à tomber facilement, en rajoutant un peu côté théâtre. D’autres enfants auront besoin d’avoir un adversaire plus résistants, alors nous résisterons davantage. Notez qu’un enfant qui a tendance à frapper ou faire mal en général aura besoin d’avoir plus de résistance. Il ne s’agit donc pas forcément de le laisser gagner à chaque fois, ou de tomber tout de suite, trop facilement. L’enfant a besoin de donner sa pleine puissance à son corps, d’avoir en face de lui un adulte qui résiste suffisamment pour qu’il ait conscience de son corps et du corps de l’autre… sans pour autant le dominer et l’écraser.
  • Rester attentif: observez les réactions de votre enfant. S’il fuit votre regard, ne contrôle plus ses émotions (crises de rage, par exemple) et cherche à faire mal… dans ce cas, réagissez! Reprenez contact (physiquement et par le regard!), puis marquez un temps de pause. Ou alors, augmentez votre niveau de résistance. Les jeux de chamaille vont libérer très puissamment parfois des tensions intenses, peut-être refoulées. Ils permettent l’évacuation des émotions, et cette évacuation peut se produire de manière explosive, surtout au début. Si le jeu de bagarre devient agressif, veillez à ce que personne ne se blesse, mais n’interrompez pas forcément le jeu: restez attentif, déployez votre force avec mesure, gardez contact. Une fois que l’émotion ou la tension sera évacuée, vous observerez un changement de comportement de la part de l’enfant.
  • Laissez l’enfant l’emporter (la plupart du temps): pour apprendre à perdre, il faut d’abord avoir appris à gagner. Un jeune enfant a du mal avec la frustration de perdre, alors laissons le gagner la plupart du temps. Nous pouvons aussi décider ensemble qu’il n’y a ni perdant ni gagnant.
  • Arrêter dès que quelqu’un se fait mal: la douleur est une information qu’il ne faut jamais ignorer. Ignorer la douleur, cela ne fait pas grandir. Il est donc important de stopper le jeu (grâce au nom de code) pour que chacun puisse se sentir en sécurité. Faire une pause, verbaliser ce qu’il s’est passer. Calmer le jeu. Reprendre, éventuellement.
  • Pas de chatouilles: Bon, alors nous allons nuancer… Ce n’est pas qu’il ne faut pas chatouiller, mais il ne faudrait pas le faire contre le gré de quelqu’un. « Les chatouilles peuvent être amusantes mais il arrive qu’elles donnent à l’enfant l’impression de se retrouver à la merci d’un tiers, de perdre le contrôle » (Lawrence Cohen). Pour inclure les chatouilles dans nos jeux de chamaille, quelques règles comme: limiter à un moment bref, laisser l’enfant reprendre son souffle, faire mine de chatouiller sans le faire, mettre en place un nom de code pour le STOP, lorsque l’enfant aura besoin d’arrêter.
  • Ne pas laisser nos propres émotions s’interposer: Lawrence Cohen nous rappelle bien que les jeux de chamaille peuvent faire ressortir des tensions puissantes chez l’enfant… mais chez l’adulte aussi! Attention donc à ce que nos propres émotions ne viennent pas interférer dans le jeu: c’est pour l’enfant que nous jouons, pas pour nous. Si nous sommes fatigués, en colère ou que nous n’en avons tout simplement pas envie, alors il vaut mieux trouver un autre jeu à faire ensemble.

 

Quelques idées de jeux de chamaille

Laissez-vous guider par vos enfants… Mais si un jour vous aimeriez impulser quelque chose, voici quelques idées sympa:

  • La bataille de coussins, que l’on peut faire aussi avec des peluches.
  • La guerre des chaussettes : le but est d’enlever les chaussettes des autres. Fous rires garantis!
  • Les tortues : l’un se met à quatre pattes au sol, et l’autre essaie de retourner son partenaire sur le dos.
  • Les sumo: même principe que le jeu des tortues, mais cette fois, on est debout.

 

Pour aller plus loin

Qui veut jouer avec moi?, Lawrence Cohen