Cette semaine, je poursuis le carnaval d’interviews sur le thème « Repenser l’éducation » en passant à l’école. 

J’aurai le plaisir de vous faire découvrir des parcours inspirants, des colibris qui sèment des graines d’espérance et de bienveillance absolument incroyables. 

Pour débuter cette partie sur l’école, je voulais vous proposer de découvrir Isabelle.

Elle est enseignante en Belgique, dans une classe de maternelle depuis une vingtaine d’années.

Elle a ressenti le besoin, à un moment donné, de faire évoluer ses pratiques.

L’année dernière fut son année 0, son année de transition. 

Cette année, elle a continué de révolutionner sa classe. 

Pratiquer la pédagogie Montessori dans le public, est-ce possible? 

Comment faire? 

Par où commencer? 

Rencontre. 

Victoria: Tu es institutrice dans une petite école de village en Belgique depuis de nombreuses années. Comment t’est venue l’idée ou la nécessité de faire évoluer tes pratiques et d’implémenter la pédagogie Montessori dans ta classe ?
Isabelle: Je suis enseignante depuis 22 ans dans la même école communale avec une classe multi-âges et une moyenne annuelle de +/- 22 enfants.
Chaque année je suis amenée à une période de l’année à travailler avec une nouvelle collègue : lorsque le nombre d’enfants atteint 20 un mi-temps est ouvert et une « nouvelle » collègue vient m’épauler. A partir de ce moment je reprenais la classe des grands et moyens et elle s’occupait alors des plus petits.
En septembre 2017 il m’a été demandé de reprendre la classe des petits car ma nouvelle collègue avait un peu de mal au début avec cette tranche d’âge. 
J’avais alors 20 ans d’ancienneté cette année et me suis convaincue que ce changement pourrait m’être bénéfique. Je me suis donc retrouvée avec une classe de petits (2.5 ans à 4 ans) à temps plein.
Je me suis vite rendue compte que l’enseignement que je proposais (et qui satisfaisait pleinement la commune) n’était pas adapté à leurs besoins (besoin de mouvement, besoin de liberté, besoin d’autonomie, besoin de manipuler, besoin de découvrir…)
J’ai donc commencé à m’intéresser à d’autres « méthodes » : les intelligences multiples, la méthode Félicitée…
Cette même année nous avons reçu une circulaire concernant le projet pilote de Céline Alvarez auquel je me suis inscrite mais je n’ai pas été retenue (800 inscriptions pour 200 places !)
J’ai donc moi-même effectué des recherches sur le net, je me suis documentée à la bibliothèque sur les ouvrages de Maria Montessori, contacté d’autres enseignantes et notamment Dolorès, une amie avec laquelle j’ai beaucoup échangé et suivait elle à ce moment ta formation Montessori 3-6 ans à Luxembourg. 
J’ai commencé à prendre conscience que ce que l’on demandait aux enfants dans nos classes traditionnelles n’était pas adapté à leur développement.
Je me suis rendue compte que j’étais à un tournant de ma vie où je devais « changer », évoluer et penser un peu à moi !
Après une réflexion de +/- un an j’ai décidé de m’inscrire à ta formation. 
C’est ainsi que je me suis retrouvée dans cette magnifique aventure! 🙂

Victoria: Tu suis la formation Montessori 3-6 ans avec moi et tu as fait le choix de mettre en place le matériel progressivement, au fil de la formation. De mon point de vue, je trouve ça top, à plusieurs niveaux. Ça t’aide à intégrer les présentations de matériel, à me poser pleins de questions entre les modules 😉, à tester des choses, à cheminer…  Avec un an de recul, et en pleine préparation de la rentrée, que penses-tu de cette « année 0 » ? Quels sont les premiers résultats que tu observes ? Comment, toi, tu as évolué ?
Isabelle: Dès le début de ma formation j’ai tout de suite compris que j’avais fait le bon choix et que cette année allait marquer un tournant dans ma pratique. Dès le premier week-end de formation j’ai été convaincue que cette pédagogie allait avoir des répercussions dans ma classe.
A chaque retour de week-end j’organisais différemment mes pratiques : plus de liberté, de choix dans les activités, plus de temps « libres », plus de sorties…
J’ai épuré ma classe pour permettre plus de mouvements.
J’ai trié le matériel dont je disposais (et que je n’utilisais plus !)
Après chaque module j’installais petit à petit des activités dont je prenais connaissance.
Mon regard envers les enfants a changé, j’apprends à les observer beaucoup plus.
Au début, j’ai eu l’impression de leur apporter une forme de « bouffée d’air » : ils souriaient, se regardaient avec des petits sourires de joie, d’émerveillement, de complicité.
Ils observaient le matériel, me demandait sans cesse si ils pouvaient le manipuler.
Ils semblaient heureux et étonnés que je leur laisse manipuler librement sans l’attente d’un résultat.
Ils étaient aussi curieux que je leur présente le matériel, ils voulaient tout découvrir !!
Les grands qui étaient dans la classe voisine me demandaient souvent si ils pouvaient eux aussi travailler comme les petits.  Avec ma collègue nous avons donc organisé des « temps de travail autonome » dans ma classe.  Un impact incroyable sur les apprentissages des plus petits qui « regardaient » alors les grands !
Le calme s’est tout de suite imposé dans la classe (chaque enfant avec son matériel et donc pas de « disputes »)
La patience s’est installée, l’enfant qui souhaitait la « même » activité attendait en regardant que son camarade termine son activité, calmement.
Le plus difficile (encore en fin d’année) est de ranger le matériel à sa place (ce que nous faisons donc avec ma puéricultrice au quotidien).
De mon côté, j’ai vécu cette année avec émerveillement, admiration, étonnement, enchantement, enthousiasme mais aussi avec crainte, angoisse, anxiété, peur.
Le plus frustrant a été du côté de l’administration, même si tout est rentré dans l’ordre. 
J’ai été convoquée plusieurs fois par le Pouvoir Organisateur de ma commune afin que je m’explique sur mes pratiques pédagogiques.
La direction et le collège échevinal étaient inquiets par rapport aux circulaires ministérielles et se sont interrogés sur ma démarche car ils avaient été alertés par certains parents qui pensaient que les enfants faisaient ce qu’ils voulaient. Ils m’ont, au début, demandé de minimiser ces temps d’apprentissages à 45 minutes par jour !!
A leur yeux, l’enseignante que j’étais leur convenait parfaitement !
Malgré mes explications je n’ai pas réussi à « convaincre » des avantages de cette pédagogie à moment-là.  Je me suis heurtée à des préjugés sur cette pédagogie (oui ils ne pouvaient pas savoir !). 
J’ai alors organisé une réunion de parents afin de les rassurer et de leur expliquer le nouveau fonctionnement de la classe. Tous ont été rassurés, ce qui m’a permis de continuer ma transition avec l’enthousiasme de chacun. 
En conclusion, ce fut une année de découvertes pour tous (moi y compris).

Victoria: Quand on associe Montessori et école publique, ce qui revient souvent, c’est le budget. Comment fais-tu pour obtenir le matériel nécessaire ? Est-ce facile d’obtenir des budgets de la commune ? Dois-tu acheter des choses sur tes deniers personnels ? Acceptes-tu de nous donner le montant investi pour ton année 0 ?
Isabelle: Le matériel de vie pratique est facile à chiner dans différents endroits (greniers, brocante, seconde main…). J’ai mis aussi les parents à contribution 😉 
Pour acheter le matériel sensoriel, j’ai organisé une vente de jus de pommes, une collecte de piles (en fonction du nombre de kilos récoltés j’ai reçu des points que je pouvais échanger contre du matériel, notamment dans le catalogue Gai savoir il y a maintenant une rubrique pour le matériel Ninhuis).
Le comité des parents de l’école m’a donné un budget de 500 euros pour acheter du matériel.
Et puis le budget octroyé par la commune (35 euros par élève/année) pour acheter le matériel scolaire.
J’ai également acheté des planches de bois dans lesquelles mon mari m’a confectionné de belles étagères.
Et quelques euros de ma poche mais pas plus de 100 euros (si on ne prend pas en considération le coût de la formation que je paie sur fond propre).
A ce jour je dois avoisiner les 1200 euros de budget, j’ai presque tout le matériel de vie pratique, ¾ du matériel sensoriel, et une partie de langage et de mathématiques (rien encore pour la culture étant donné que je n’ai pas encore suivi ces modules).
Cela ne me semble pas énorme car j’ai acheté le matériel progressivement au fur et à mesure de ma formation.

Victoria: Quels sont les conseils que tu donnerais à des enseignants qui veulent mettre en place la pédagogie Montessori dans une classe publique ?
Isabelle: Le seul conseil que je me permettrais de donner c’est « oser ».
Partez à l’aventure et (re)découvrez le bonheur d’enseigner. 
Notre rôle n’est pas de transmettre notre savoir mais de permettre à l’enfant de se construire dans cette société qui n’est pas toujours bienveillante avec lui.
Profitons des avancées de la recherche, les neurosciences, pour se positionner.
Je souhaite que d’autres enseignants se posent aussi des questions sur le développement de l’enfant, sur ses capacités, son ressenti face au système d’enseignement actuel.
Nous sommes les acteurs du changement et plus nous serons nombreux plus les « autorités » se rendront compte du bien-fondé de cette pédagogie.
Je pense que le meilleur conseil est de faire confiance à l’enfant. 

La classe d’Isabelle avant la transition…

… et après! 

(Au bout d’un an de formation et de changements)

Comment repenser l’éducation à l’école? 

Si vous aussi vous souhaitez révolutionner votre pratique en tant qu’enseignant, je vous conseille les formations suivantes: