Après un mois d’écriture autour du jeu de l’enfant, je suis heureuse de passer à un sujet qui est très important pour moi: les émotions. Comme annoncé sur notre page FB récemment, nous allons donc passer un peu de temps sur ce thème, sans pour autant abandonner Montessori, Reggio et consort… Courant janvier, vous retrouverez donc des sujets autour des pleurs de l’enfant, de la verbalisation des émotions, de musiques pour apaiser les enfants, de livres à lire avec eux sur ce thème, des « caprices »… et pour commencer, un sujet sur lequel je ne cesse de communiquer en formation, que ce soit auprès des parents comme des professionnels: OUI, les crises émotionnelles des enfants sont NORMALES. Non, il ne nous manipule pas, ne fait pas exprès, ne nous grimpe pas sur la tête… 

Dans cet article, vous verrez donc pourquoi ces crises sont normales, pourquoi elles sont même bénéfiques et comment les « gérer » de façon bienveillante. 

 

Pourquoi les crises émotionnelles d’un jeune enfant sont « normales »? 

Prenons un exemple: vous.
Vous arrivez au travail, vous voulez vous préparer une tasse de café, mais la cafetière est en panne. Vous êtes frustré, certes, mais vous arrivez à vous dire: « ce n’est pas grave, au final, il y a pire ».
Ce qu’il s’est passé, c’est que vous avez pris du recul, analysé la situation, tempéré votre frustration (même si vous aviez très envie de café!)… vous avez géré votre émotion. 

Prenons un autre exemple: votre fils de 3 ans. Il joue avec sa soeur de 18 mois. Elle lui prend son robot super-mega-chouette. Et là, c’est le drame… Il hurle, crie, tape des pieds, pleure, se roule par terre, devient tout rouge, tout bleu, tout blanc (non, non, il n’est pas patriote, il est juste très fâché). Vous osez un « Mais enfin, ce n’est rien, et puis, tu en as pleins d’autres, prête-lui donc tes jouets »… Et là, c’est le cataclysme, la troisième guerre mondiale, vous venez d’ouvrir une faille spatio-temporelle. Votre fils est défiguré par la colère, il nous vous écoute plus, complètement pris dans sa transe impressionnante. 
Cela marche également pour un désir de chocolat au supermarché à 18h auquel vous dites non (même en prenant le temps de vous agenouiller pour lui expliquer votre décision) ou encore une demande pour aller au bain alors qu’il était en train de jouer. 
C’est là, précisément, qu’on va vous dire qu’il est capricieux, votre enfant. Que c’est quand même pas normal, ces crises. 

En fait, si notre cerveau d’adulte arrive à prendre du recul sur une situation, analyser les choses, se dire que ce n’est pas si grave que cela, et que notre vie ne va pas dépendre de cette tasse de café que l’on ne parviendra pas à boire ce matin-là, c’est que notre cerveau est CAPABLE de le faire.

Notre cerveau est divisé en trois parties: le cerveau reptilien, le cerveau limbique et le néocortex.

La zone du cerveau, capable de tout ça, c’est le néocortex, ou cortex préfrontal, la partie en orange sur la photo. 

Tout le secret de ces crises émotionnelles se trouve dans ce fameux néocortex. 

Grâce aux découvertes des dernières années en matière de neurosciences, nous pouvons aujourd’hui expliquer ces crises. Il ne s’agit pas d’être un « bisounours »: c’est scientifique. Connaître le fonctionnement du cerveau d’un enfant est la base pour adopter une posture bienveillante et dissiper les grands malentendus qui pourrissent les relations entre enfants et adultes. (et pour clouer le bec à tata Jeanine, c’est super aussi! Même si elle ne vous croit pas, au moins, vous aurez la paix!)

Reprenons les trois parties du cerveau:

  • Le cerveau reptilien (ou archaïque), qui a pour mission de gérer les fonctions vitales de notre corps, est responsable également de nous aider à réagir en cas de danger / stress. Il nous fera réagir instinctivement soit en fuyant, soit en contre-attaquant, soit en nous paralysant (la fameuse sidération psychique que connaissent les victimes d’événements violents). Cette partie du cerveau étant fonctionnelle dès la naissance (et même avant), notre bambin chéri peut donc très rapidement se défendre lorsqu’un copain lui pique son camion rouge, par exemple. 
  • Le cerveau limbique (ou émotionnel), qui a sous sa responsabilité, entre autres, la sphère émotionnelle. Fonctionnel dès la naissance également, il permet à l’enfant de ressentir des émotions comme la joie, la colère, la peur, la tristesse… 
  • Le néocortex est la partie du cerveau qui permet de gérer les deux autres. C’est le capitaine du navire: il gère et tempère les émotions, aide à prendre du recul et à analyser une situation… mais il permet aussi de faire la différence entre la réalité et la fiction, d’entrer dans des apprentissages abstraits comme la lecture et le calcul… C’est donc lui qui nous permet de ne pas assommer notre voisin qui pour la Xième fois a laissé sa poubelle devant notre entrée de garage. 

Le hic, c’est que durant les 5 à 6 premières années de vie d’un être humain, notre capitaine est là, sur le navire, mais il « dort ». Le bateau traverse les océans, le vent se déchaîne, les tempêtes hurlent… et lui, il pique un petit roupillon. 
Cette image me permet de vous expliquer que le néocortex est une partie très immature du cerveau de l’enfant. Il est « là », mais les connexions entre le néocortex et les deux autres parties du cerveau sont imparfaites et difficiles…
Ce qui amène donc à notre explication: les crises émotionnelles d’un jeune enfant sont normales, car la partie de son cerveau capable de gérer les émotions et se contrôler est immature. CQFD. Ce n’est donc pas un caprice!

 

Ces crises sont normales… et même bénéfiques!

Vous l’aurez compris, un enfant vit des tempêtes émotionnelles ÉNORMES, qu’il n’est pas capable de contrôler. 

Mais pourquoi vais-je donc jusqu’à dire qu’elles sont bénéfiques, ces crises? 

Tout simplement parce que c’est le seul moyen pour l’enfant de se libérer de son trop plein émotionnel, du stress qu’il accumule tout au long de la journée.
Beaucoup d’adultes ne se rendent pas compte du stress des enfants. Aller à la crèche ou à l’école, c’est vivre des expériences, des stimulations, des frustrations, c’est être en présence de figures d’attachement qui ne sont pas maman ou papa.
Comme tout le monde, les enfants ont dans leur dos un sac « imaginaire » qu’ils remplissent de cailloux à chaque stress, contrariété, émotion… et quand le sac est plein… il est plein. Il explose, car l’enfant ne sait pas encore comment diriger sa décharge émotionnelle de manière constructive.
C’est bien souvent un petit détail qui le fait exploser… ne dit-on pas que c’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase? Le « non » pour le paquet de bonbons à 18h. C’est la goutte de trop. Et ça explose donc, puisque le néocortex n’est plus en mesure de contenir tout cela. 

Une fois que la décharge a eu lieu, l’enfant se sent apaisé, détendu. Bien souvent, tout redevient comme avant, « comme si de rien n’était ». Oui, c’est normal, l’enfant a vidé son sac. Littéralement. Et donc il se sent bien à nouveau. 

Progressivement, au fur et à mesure que son cerveau va maturer (et que nous aurons accompagné ses émotions, nous le verrons dans d’autres articles), l’enfant apprendra à diriger sa décharge… et en tant qu’adulte, il ira faire un footing, boire un verre avec ses amis ou se détendra devant un bon film à la télévision. Mais en attendant, il a BESOIN de faire cette crise pour se calmer. 

Isabelle Filliozat a une phrase très juste à ce propos: 

Comment réagir alors? 

Nous aurons l’occasion d’étayer cette question dans les articles prochains. En attendant, voici les grands points clés d’un accompagnement bienveillant des émotions: 

  • Manifester à l’enfant sa présence. Ne pas le laisser seul face à son émotion. 
  • Respecter la juste distance. Certains enfants auront besoin d’être pris dans les bras, d’autres que nous restions juste à côté avec une main sur l’épaule, d’autres (probablement plus grands) ne voudront pas forcément être vus dans cet « état ». 
  • Faire fi du regard des autres. Les « autres » ne vivent pas dans vos chaussures. Votre enfant fait une crise au supermarché? A bas la crainte d’être jugé, soyons présents à nos enfants. Peu importe les autres. 
  • Protéger l’enfant du regard des autres, justement. Un enfant qui vit une crise émotionnelle est fragilisé par cette crise. Il ne faudrait surtout pas qu’il se sente humilié, vexé… Faire barrage de son corps, reprendre la personne qui se permettrait une réflexion (même si c’est un proche), « défendre » son enfant (non, il n’est pas méchant il est en colère, nuance!). 
  • Une fois que la crise se passe, verbaliser l’émotion à l’enfant, décrire (sans juger) ce que nous avons observé, ce qu’il s’est passé. Compatir. Cela lui permettra de mettre des mots plus facilement sur ses émotions et de se sentir entendu dans ce qu’il vit. Nous en reparlerons prochainement. 
  • Eviter des phrases du style: « ce n’est rien », « c’est pas grave », « ça va passer »… ou pire: « tu vas en voir d’autres ». L’enfant a besoin de soutien, mais il a aussi besoin que l’on reconnaisse et que l’on valide son émotion.