… comprendre la période sensible de l’ordre

Mercredi, j’observais avec plaisir ma fille de presque deux ans et demi jouer avec ses figurines. J’ai souri lorsque j’ai vu, comme à son habitude, qu’elle alignait ses animaux. Puis qu’elle les « parquait » dans des espaces clos fabriqués avec du bois flotté (je précise que nous n’allons jamais au zoo). 

Beaucoup de parents s’amusent de cela, et si vous fréquentez ou avez fréquenté un jeune enfant, vous avez certainement déjà vu ce genre de jeu se développer. C’est en effet très fréquent, et tout à fait « normal » (il faudrait bien d’autres « signes » pour commencer à s’inquiéter d’un éventuel trouble). 

Comme je travaille beaucoup sur la vie pratique en ce moment, issue de la pédagogie Montessori, je m’étais dit que c’était l’occasion de vous parler des périodes sensibles que traverse l’enfant. 

 

Qu’est-ce qu’une période sensible? 

C’est une période, dans le développement de l’enfant, pendant laquelle il va être particulièrement intéressé, sensible, fasciné… par un domaine, un jeu, une activité…. en particulier. L’adulte peut croire à des lubies, des obsessions monomaniaques, peut s’inquiéter, s’agacer… mais rassurez-vous, c’est normal!

Comprendre et reconnaître les périodes sensibles permettra à l’adulte d’adapter ses propositions pédagogiques, mais aussi et surtout de mieux réagir envers lui. C’est donc une véritable aide à la bienveillance, comme je le décrivais dans cet article

Il existe plusieurs périodes sensibles, et chacune aura son article!

  • Ordre
  • Langage
  • Raffinement sensoriel
  • Coordination oeil-mail
  • Petits objets
  • Comportement social

Après 6 ans, la période sensible du comportement social prendra son essor et sera accompagnée d’autres périodes sensibles comme celle de la Justice, des grandes causes ou de l’engagement politique. 

La période sensible de l’ordre est celle avec laquelle je souhaitais débuter cette nouvelle série d’articles, car elle est sûrement celle qui passe le plus inaperçue, alors qu’elle est très importante. Le principe d’une période sensible, c’est que l’apprentissage se fait de manière très intense et « fluide » lorsque l’enfant s’y trouve… mais qu’il devient plus laborieux lorsqu’on la loupe et que l’apprentissage a lieu en dehors. Pensez à vos enfants qui intègrent le langage tellement facilement. Personne n’apprend à parler sa langue maternelle ou toute langue entendue fréquemment durant les 6 premières années de vie. C’est parce que l’être humain est alors en pleine période sensible du langage. Plus tard, il nous sera toujours possible d’apprendre une langue étrangère, mais avec plus d’efforts, et des efforts « conscients »: apprendre par coeur des mots de vocabulaire ou des règles grammaticales, par exemple… et avec un résultat moins bon: difficultés au niveau de la syntaxe, accent étranger… 

Comment détecter la période sensible de l’ordre?

Grâce à l’observation des enfants, vous pourrez reconnaître certains signes qui ne trompent pas:

1. Le besoin de rituels
Avez-vous déjà remarqué?
Le soir, vous passez à table, puis vous montez à l’étage et dans l’ordre il y a: le brossage des dents, la mise en pyjama, l’histoire, le câlin… et le bisou de bonne nuit. Tous les soirs, de la même façon. Un soir, un imprévu vient bousculer cette routine. Et c’est le drame. 
Dès que quelque chose vient perturber les routines et rituels de l’enfant et que c’est difficile pour lui, vous pouvez vous dire que la période sensible de l’ordre n’est pas loin. L’ordre, ce n’est pas seulement le fait de ranger les objets, ou d’avoir un environnement ordonné. L’ordre se passe aussi dans les événements que l’enfant vit tout au long de la journée, et « l’ordre » de ces événements. 

C’est pour cela que les rituels sont si importants pour les jeunes enfants: ils viennent l’aider à se structurer et se sécuriser, à une période où il cherche à ordonner ses expériences, ses découvertes… sur base de ce qui est rangé pour lui. Ce rangement n’a pas seulement à voir avec la place des choses, mais aussi avec l’ordre des choses: le matin je me lève, je bois mon biberon ou je tète avec maman dans le canapé, je m’habille, je joue un peu dans ma chambre, je pars. Le matin où, pour des raisons X ou Y, je ne peux pas jouer, cela va me perturber. Non pas parce que votre enfant est frustré de ne pas pouvoir jouer, mais parce que l’ordre des choses est perturbé. 

Il faudra attendre un peu (5-6 ans pour certains) avant que l’enfant ne soit complètement à l’aise avec les changements de programme. En attendant, verbaliser sera très important pour expliquer à l’enfant ce qu’il se passe, ainsi qu’accueillir son émotion sans juger ou essayer de l’arrêter. Vous aiderez également un enfant en acceptant son besoin d’ordre et en proposant des rituels, et surtout en n’y dérogeant pas. Ne vous en faites pas, vous ne risquez pas de créer des enfants « psychorigides », c’est juste qu’il faut du temps pour se sécuriser et être en mesure de faire face à l’inconnu!

 

2. Le besoin d’ordre
Un jour, Maria Montessori entra dans une classe, accompagnée de l’enseignante. Lors de la visite, un petit garçon se mit à pleurer. Il ne s’était « rien » passé. Maria Montessori, dans son optique permanente d’observation clinique, essaya de voir ce qui avait changé dans l’environnement de l’enfant. Elle baissa les yeux et vit son parapluie, adossé à une chaise. Elle prit le parapluie… et l’enfant cessa de pleurer. 
Cet exemple met en évidence le besoin d’ordre de l’enfant. Maria Montessori s’est rendue compte que l’ordre extérieur structurait l’ordre intérieur de l’enfant… qu’un environnement ordonné, rangé et structuré aidait l’enfant à se sentir sécurisé. Et un enfant sécurisé est un enfant bien dans sa peau, et donc plus serein. Cette sérénité imputée à l’ordre de l’environnement, j’en parlais déjà dans cet article
Un enfant en période sensible de l’ordre aura donc tendance à ranger, littéralement, son environnement: il ferme toutes les portes, range les chaises les unes après les autres… et aligne. Mais il aura aussi tendance à vivre des crises émotionnelles parfois très intenses lorsque quelque chose ne sera pas à sa place. Vous avez donné une banane coupée en morceau alors qu’il la voulait entière. Il voulait les chaussures bleues et pas les bottes, pourtant il avait dit « non » et avait montré ses chaussures bleues… tout cela n’est pas un « caprice », mais tout simplement la manifestation d’une insécurité émotionnelle provoquée par un « désordre » extérieur.
Rassurez-vous, cela passe avec le temps! Mais il me semble très important d’expliquer ce point, méconnu la plupart du temps. C’est déjà ce que je notais dans mon article sur les périodes sensibles comme aide à la bienveillance: l’adulte comprenant ce qu’il se passe pour l’enfant, quel enjeu se manifeste, il aura plus naturellement une attitude positive. Sinon? Et bien cela risque fort de « mal » tourner: l’adulte se dit que bon, quand même, une banane entière ou en morceau, c’est la même chose. Il peut se sentir agressé, penser que l’enfant le manipule, se moque de lui… il risque de crier, voire de lui faire une tape sur la main pour arrêter la crise. Au final, cela n’aide pas l’enfant, terrorisé et complètement insécure. Comprendre que c’est normal, que l’enfant ne manipule pas, et qu’il a juste besoin d’ordre, l’aidera à verbaliser. Pas forcément lui sortir une nouvelle banane (attention, pas de confusion entre laxisme et bienveillance!), mais à mieux observer et réagir. 

 

3. L’alignement
Comme l’enfant a besoin d’évoluer dans un environnement rangé, au sens propre (ordre extérieur) et figuré (les rituels), il va ranger, à sa manière. Après avoir découvert son environnement (petite tendance à tout sortir des placards ou des étagères, par exemple), l’enfant va trier, classer, ordonner… ranger (en alignant, notamment). Ce n’est pas juste aligner, classer ou trier les choses, c’est bien plus que cela: l’enfant établit des classements et des tris… dans sa tête. 
En observant l’enfant, vous allez donc voir des jeux émerger tels que ceux de ma fille cette semaine… mais aussi d’autres types d’alignement tel que le besoin irrépressible que le velcro de la chaussure soit PILE au milieu… et donc vous comprenez maintenant pourquoi c’est la crise… si nous ne le laissons pas faire (pas de caprice donc, juste un besoin d’ordre).
Il n’y a rien d’anormal à tout cela (nous parlons uniquement des enfants neurotypiques ici)… et comme dit plus haut, cela finira par passer!

 

Comment accompagner l’enfant dans sa période sensible de l’ordre? 

Il faudra attendre un peu (5-6 ans pour certains) avant que l’enfant ne soit complètement à l’aise avec les changements de programme (et encore!).
En attendant, je vous propose quelques pistes:

  • Verbaliser, pour expliquer à l’enfant ce qu’il se passe ou va se passer. 
  • Accueillir son émotion sans juger ou essayer de l’arrêter, si vous lui avez coupé la banane et qu’il la voulait entière (par exemple).
  • Lui laisser le temps de mettre le velcro de sa chaussure (etc), sans le presser.
  • Proposer des rituels, et éviter d’y déroger. 
  • Si possible, prévenir en cas de changement de programme.

Ne vous en faites pas, vous ne risquez pas de créer des enfants « psychorigides », c’est juste qu’il faut du temps pour se sécuriser et être en mesure de faire face à l’inconnu!

La période sensible de l’ordre diminue progressivement et passe en général vers 6 ans. 

Avez-vous déjà remarqué? Les enfants plus grands, cela se voit surtout à la pré-adolescence et l’adolescence, n’en ont plus RIEN à faire de l’ordre extérieur (je généralise, bien évidemment, il y a toujours des exceptions). 
Pourquoi? L’enfant n’est plus autant centré sur lui, il développe ses compétences et ses habiletés sociales grâce à une autre période sensible, celle du comportement social. Il se sent suffisamment sécurisé à l’intérieur de lui, et n’a plus besoin de cet ordre extérieur pour se sentir sécure. 

Par contre, plus cette période sensible aura été respectée et suivie lorsqu’elle était intense, et plus cela va aider l’enfant par la suite:

  • Capacité de concentration, grâce à cet ordre intérieur qui aura été développé
  • Confiance en soi, grâce à la sécurité intérieure qui aura été solidifiée grâce au respect du besoin d’ordre

 

Naturellement, la période sensible de l’ordre disparaîtra… pour laisser la place à d’autres!